Juin 2026
Philippe Ryan-Giroux, F. Pl., CFP, RIS
Directeur de la planification financière
Pour la plupart des Canadiens, un revenu familial supérieur à 500 000 $ est synonyme de réussite financière. Cela évoque une image familière: réussite professionnelle, liberté financière, belle maison, scolarité privée pour les enfants, voyages réguliers et la possibilité de vivre sans souci financier permanent. Objectivement, les ménages qui gagnent un tel revenu s’en sortent exceptionnellement bien.
Au Canada, un revenu familial de 500 000 $ place une famille parmi les plus aisées du pays, bien loin des difficultés financières rencontrées par les ménages à faibles revenus. Pourtant, de nombreuses familles aisées déclarent se sentir encore à l’étroit.
De plus en plus, les Canadiens à revenus élevés décrivent un sentiment persistant de pression financière malgré leurs revenus substantiels. Ils s’inquiètent de ne pas pouvoir maintenir leur train de vie, de prendre du retard sur leurs objectifs d’épargne à long terme ou de rester dépendants de carrières exigeantes bien plus longtemps qu’ils ne l’avaient prévu.
Pour ceux qui ne font pas partie de cette tranche de revenus, cette anxiété peut sembler déconnectée de la réalité. Après tout, comment un ménage gagnant un demi-million de dollars par an peut-il se sentir à l’étroit financièrement? La réponse est que des revenus élevés ne garantissent plus l’aisance financière, en particulier dans les plus grandes villes du Canada où la structure des coûts liés à un mode de vie fortuné a radicalement changé au cours de la dernière décennie.
HAUSSE DU COÛT DE LA VIE POUR LA CLASSE MOYENNE SUPÉRIEURE
Le point de tension le plus évident concerne le logement. Dans des villes comme Toronto et Vancouver, le coût d’achat d’une maison familiale dans un quartier prisé a atteint des sommets qui auraient autrefois semblé inconcevables, même pour les personnes à hauts revenus. Les maisons d’une valeur de deux millions de dollars ou plus sont désormais courantes parmi les ménages de professionnels. Les frais de propriété qui en découlent dépassent par ailleurs largement le simple montant de l’hypothèque.
Les taxes foncières, les assurances, l’entretien, les rénovations et la hausse des coûts d’emprunt peuvent absorber une part considérable du revenu net. Selon la province, la structure des revenus et les déductions, le revenu disponible après impôts peut également s’avérer bien inférieur à ce que laisse supposer le revenu brut. Dans ce contexte, le logement à lui seul peut absorber bien plus d’un tiers des flux de trésorerie restants.
La pression ne s’arrête toutefois pas là. De nombreuses familles aisées doivent simultanément gérer les frais de scolarité dans des écoles privées, les activités extrascolaires, la garde d’enfants, l’épargne-retraite, les parents vieillissants et le coût croissant des services quotidiens. Ces ménages sont en effet plus enclins à externaliser des tâches afin de compenser leur manque de temps: ménage, plats préparés, aménagement paysager, aide à la garde d’enfants et voyages fréquents.
Prise isolément, aucune de ces dépenses ne semble particulièrement imprudente ou excessive. Le problème réside dans le cumul. Au fil des ans, les ménages à revenus élevés adoptent souvent un mode de vie caractérisé par des coûts fixes extrêmement élevés, ce qui leur laisse étonnamment peu de marge de manœuvre malgré des revenus substantiels.
L’INFLATION DU TRAIN DE VIE SEMBLE RAREMENT EXCESSIVE
L’un des aspects les plus méconnus du stress financier chez les personnes aisées est le fait que l’inflation du mode de vie semble rarement dramatique au moment où elle se produit. Elle s’installe progressivement, à travers une série de décisions qui, prises individuellement, paraissent raisonnables.
Une maison plus grande semble tout à fait appropriée après une promotion. Une voiture de luxe apparaît justifiée après des années de sacrifices professionnels. L’enseignement privé semble être un choix responsable si les pairs font de même. Les vacances deviennent plus coûteuses, non pas nécessairement parce que les familles cherchent à paraître riches, mais parce que leurs attentes s’ajustent lentement à la hausse.
La finance comportementale qualifie ce processus d’adaptation hédonique. Les êtres humains s’adaptent rapidement à l’amélioration de leur style de vie. Ce qui semblait initialement un rêve devient avec le temps la norme. Des dépenses auparavant facultatives finissent par être perçues comme indispensables, simplement parce qu’elles font désormais partie intégrante du quotidien. Cet effet est amplifié dans les milieux sociaux aisés.
La plupart des gens évaluent leur situation financière par rapport à leur entourage, et non par rapport aux statistiques nationales. Un ménage gagnant 500 000 dollars peut objectivement figurer parmi les familles les plus fortunées au Canada, mais psychologiquement, ses membres se comparent souvent à leurs voisins, collègues et pairs qui ont des revenus similaires, voire supérieurs.
En conséquence, les styles de vie coûteux deviennent la norme. Les prêts hypothécaires élevés, les vacances de ski, les clubs privés et les rénovations de luxe ne semblent plus extraordinaires et commencent à être considérés comme la base. Au fil du temps, la définition de ce qui constitue une vie «normale» s’élargit donc progressivement.
L’IMMOBILIER A MODIFIÉ LA PSYCHOLOGIE DE LA RICHESSE
Le marché immobilier canadien a également transformé la manière dont de nombreuses familles aisées perçoivent la richesse elle-même. Les générations précédentes de personnes à hauts revenus parvenaient souvent à se constituer une sécurité financière plus rapidement, car les coûts du logement restaient en équilibre avec leurs revenus. Aujourd’hui, les professionnels très prospères peuvent consacrer des millions de dollars à leur résidence au cours de leur vie.
Cela engendre une forme d’illiquidité financière souvent sous-estimée. De nombreux Canadiens à hauts revenus semblent fortunés sur le papier grâce à la valeur nette de leur domicile et à leurs soldes d’investissement. Pourtant, ils se sentent toujours contraints par des obligations mensuelles et des liquidités limitées. Leur richesse réside en grande partie dans des actifs non liquides, tandis que leur vie financière reste dépendante d’un revenu d’emploi constant.
Cette dépendance est source de stress, en particulier pour les professionnels dont les revenus sont liés à des carrières exigeantes. Les médecins, les cadres, les avocats, les entrepreneurs et les chefs d’entreprise reçoivent souvent des rémunérations substantielles, mais ces gains s’accompagnent fréquemment de longues heures de travail, d’une pression constante et d’une exigence de résultats permanente.
Dans de nombreux cas, ces ménages ne s’inquiètent pas de subvenir à leurs besoins fondamentaux. Ils s’inquiètent plutôt de devoir maintenir indéfiniment une structure financière complexe et coûteuse. Cette distinction est importante, car la véritable sécurité financière ne se mesure pas uniquement au revenu et au patrimoine nets. Elle dépend également de la flexibilité. Un ménage gagnant moins, mais dont les obligations restent gérables, peut en fin de compte se sentir plus en sécurité qu’un ménage gagnant beaucoup plus, mais dont les coûts fixes sont énormes.
LA COMPARAISON SOCIALE NE S’ARRÊTE JAMAIS
Les réseaux sociaux ont par ailleurs considérablement amplifié ces pressions. Par le passé, les gens se comparaient principalement à leurs voisins et à leur communauté locale. Aujourd’hui, les modes de vie fortunés sont constamment mis en avant sur les plateformes numériques, exposant les individus à un flux incessant d’images soigneusement sélectionnées illustrant richesse et consommation.
Les voyages de luxe, les résidences secondaires, les écoles d’élite et la consommation ostentatoire ne semblent plus exceptionnels lorsqu’on les voit sans cesse en ligne. Au contraire, ils deviennent des repères banalisés au sein des milieux aisés. Cela modifie les attentes de manière subtile, mais profonde. La réussite financière devient de plus en plus difficile à intérioriser, car il existe toujours un niveau de richesse supérieur ailleurs.
Pour de nombreux ménages à revenus élevés, cela crée une dynamique frustrante où l’augmentation des revenus ne parvient pas à générer un sentiment correspondant de sécurité et de satisfaction. Les revenus supplémentaires servent souvent à financer des obligations plus importantes et des trains de vie plus sophistiqués plutôt qu’à apporter une plus grande tranquillité d’esprit. À un certain point, la quête de la richesse se transforme insidieusement en simple préservation du mode de vie.
L’IMPORTANCE DE LA MARGE FINANCIÈRE
Pour les ménages aisés confrontés à cette pression, la solution ne consiste pas toujours à gagner plus d’argent. Dans de nombreux cas, des revenus supplémentaires ne font qu’amplifier le train de vie et aggraver le problème sous-jacent. La solution la plus pertinente consiste à rétablir une marge financière. Cela signifie créer un écart plus important entre les revenus et les dépenses, réduire la dépendance à l’égard de revenus élevés et ininterrompus, ainsi que développer une flexibilité suffisante pour gérer l’incertitude sans céder à la panique.
C’est souvent là qu’une planification financière réfléchie revient moins à maximiser les rendements qu’à concevoir un mode de vie soutenable. Les discussions les plus fructueuses portent rarement sur la question de savoir si quelqu’un peut se permettre un achat particulier. Le plus souvent, elles tournent autour de considérations telles que les options, la liquidité, les priorités à long terme et les compromis nécessaires pour parvenir à une véritable flexibilité.
Pour certaines familles, cela peut passer par le refus de continuer à augmenter leur train de vie à mesure que leurs revenus progressent. Pour d’autres, cela peut signifier privilégier la liquidité plutôt que l’achat d’une maison plus spacieuse, réduire les obligations fixes ou redéfinir ce qu’est réellement la réussite. Ces décisions ne sont pas toujours faciles à prendre, car un mode de vie aisé est souvent étroitement lié à l’identité et aux attentes sociales.
La véritable richesse n’a cependant jamais été définie par la consommation visible uniquement. La véritable richesse, c’est la flexibilité. C’est la capacité à prendre des décisions sans pression financière constante, à ralentir le rythme sur le plan professionnel si nécessaire, et à absorber l’incertitude économique sans déstabiliser toute sa vie.
En fin de compte, les ménages qui se sentent le plus en sécurité financièrement sont rarement ceux qui maximisent chaque aspect de leur train de vie. Le plus souvent, ce sont ceux qui ont délibérément maintenu une distance suffisante entre ce qu’ils gagnent et ce dont ils ont besoin pour bien vivre.
Le problème n’est pas que les ménages aisés soient confrontés à des difficultés au sens strict du terme. Ce n’est pas le cas. La leçon à en tirer est plutôt que des revenus élevés peuvent tout de même aller de pair avec un manque de flexibilité lorsque les dépenses obligatoires, les impôts, le service de la dette et les attentes en matière de mode de vie augmentent simultanément. Au-delà d’un certain point, la tranquillité financière ne découle pas uniquement des revenus. Elle résulte de la capacité à définir ce que signifie «assez» avant que la culture environnante ne le fasse pour nous.
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